Quelques réflexions sur les cryptomonnaies par rapport à l'or et aux marchés actions

 



Je m’intéresse aux cryptomonnaies depuis longtemps. Pourtant, je n’ai jamais réellement franchi le pas de l’investissement. Cette retenue n’est ni idéologique ni technophobe — elle est le résultat d’un cheminement intellectuel assez simple.

Les arguments avancés par de nombreux crypto-enthousiastes rappellent souvent ceux des gold bugs : défiance vis-à-vis des banques centrales et du système bancaire, séduction pour les thèses libertariennes, rejet des institutions étatiques. Si j’ai pu, à une époque, m’intéresser à ces courants de pensée, ils ne constituent pas le socle principal de mon analyse. Mon intérêt pour l’or vient avant tout de l’histoire — de la longue durée, des cycles monétaires, et du rôle constant que l’or a joué comme ancre de valeur à travers les siècles.

Par ailleurs, même si j’appartiens à une génération profondément immergée dans la technologie, et que j’évolue professionnellement dans ce secteur depuis le début des années 2000, mon intérêt pour l’or est antérieur à l’engouement pour les cryptomonnaies. Il ne s’agit donc pas d’une opposition entre « ancien monde » et « nouveau monde », mais d’une hiérarchie dans les fondamentaux.

Une autre raison majeure explique ma prudence : la corrélation observée entre les cryptomonnaies — notamment le bitcoin — et les segments les plus spéculatifs des marchés actions. Dans les phases de stress, le bitcoin ne joue pas le rôle de valeur refuge. Il chute avec le reste. À l’inverse, l’or conserve historiquement une fonction de protection lors des krachs boursiers.

On me rétorquera souvent que, face au debasement monétaire, l’objectif n’est pas de préserver une valeur absolue, mais de détenir un actif qui se déprécie moins vite que le cash. C’est d’ailleurs l’argument central utilisé pour justifier des valorisations aujourd’hui totalement décorrélées des normes historiques. L’injection permanente de liquidités rendrait obsolètes les ratios traditionnels.

Mais cette explication est incomplète. Ce qui alimente aussi ces valorisations extrêmes, c’est le narratif technologique. Depuis les années 2010, nous avons successivement connu la montée en puissance des GAFAM, l’irruption de la blockchain et des cryptomonnaies entre 2015 et 2018, puis l’explosion de l’IA à partir de 2022. À chaque étape, la promesse d’une « révolution technologique » a servi de justification à des excès de valorisation qui relèvent, en réalité, de schémas spéculatifs classiques.

Ces différents cadres d’analyse ne s’excluent pas. Ils coexistent. Il y a simultanément une création monétaire massive, de véritables avancées technologiques, et une spéculation parfois frénétique. Le problème survient lorsque la spéculation dépasse très largement la réalité économique et technologique sous-jacente, et ne peut plus être expliquée ni par l’innovation, ni par la seule abondance de liquidités. C’est à ce moment-là que le retournement devient probable — même si son timing reste, par nature, imprévisible.

Au final, aussi pertinents soient-ils, ces modèles d’analyse convergent vers un point central : ce sont la spéculation et la psychologie des foules qui déclenchent l’essentiel des mouvements de marché. Et c’est précisément parce qu’elles relèvent de l’émotion collective qu’elles échappent souvent aux raisonnements les plus rationnels.

Conclusion : penser l’allocation d’actifs au-delà des narratifs

Dans un environnement marqué par l’incertitude monétaire, géopolitique et financière, l’allocation d’actifs ne peut plus se contenter de suivre les narratifs dominants. Elle doit avant tout refléter une hiérarchie claire des rôles.

L’or conserve une fonction centrale : celle d’actif de protection, extérieur au système financier, éprouvé par l’histoire et faiblement corrélé aux actifs risqués. Il ne promet ni croissance rapide ni rendements spectaculaires, mais il protège contre les ruptures — monétaires, financières ou géopolitiques.

Le bitcoin, malgré ses qualités indéniables et son potentiel à long terme, reste aujourd’hui un actif hybride. Il se comporte davantage comme un actif spéculatif que comme une véritable réserve de valeur en période de stress. À ce titre, il peut trouver sa place dans une allocation, mais de manière mesurée, assumée comme une prise de risque asymétrique plutôt que comme une assurance.

Les actions, enfin, demeurent le principal moteur de création de valeur sur le long terme. Mais elles exigent aujourd’hui une grande sélectivité, tant les valorisations ont intégré — parfois de façon excessive — les promesses technologiques futures. Dans ce contexte, la diversification géographique, sectorielle et la discipline de valorisation redeviennent essentielles.

En définitive, une allocation robuste ne repose ni sur une conviction unique ni sur une foi aveugle dans l’innovation. Elle repose sur l’équilibre : entre protection et croissance, entre actifs tangibles et actifs numériques, entre raison économique et lucidité face aux excès spéculatifs. C’est souvent dans cet équilibre, et non dans les extrêmes, que se construit la résilience sur le long terme.


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