Or, géopolitique et fin du privilège du dollar
Retour sur les métaux précieux, les narratifs de marché… et le basculement du monde
Après une période de publication plus espacée, je reviens aujourd’hui sur un sujet central, à la fois pour les marchés financiers et pour la compréhension du basculement géopolitique en cours :
la chute des métaux précieux du 29 janvier, les narratifs trompeurs qui l’ont accompagnée, et surtout ce qu’elle ne remet absolument pas en cause.
Ce retour est aussi l’occasion de rappeler un point factuel : je m’intéresse et je recommande l’or comme actif stratégique depuis 2006–2007, bien avant la crise financière de 2008, dans un contexte où cette position était largement marginale, voire moquée. Cette conviction ne repose ni sur un effet de mode, ni sur une idéologie figée, mais sur une lecture historique, économique et géopolitique du monde.
Une méthode : le temps long contre les récits instantanés
Ma réflexion est profondément influencée par Fernand Braudel, pour qui l’histoire ne se comprend pas à travers les événements spectaculaires, mais à travers les structures lentes, les rapports de force durables et les équilibres profonds.
Elle est également nourrie par Emmanuel Todd, dont les travaux décrivent avec une constance remarquable le déclin relatif de l’Occident, la fin de son hégémonie industrielle, démographique et idéologique — même si Todd, en effet, parle peu de l’or en tant que tel.
Les marchés financiers contemporains, eux, fonctionnent à l’inverse : ils produisent du commentaire immédiat, du récit explicatif a posteriori, souvent déconnecté des dynamiques structurelles. Chaque variation de prix appelle son narratif, comme si le monde devait être intelligible en temps réel.
C’est précisément cette illusion que je conteste.
L’or : entre école autrichienne et réalité géopolitique
Il serait malhonnête de nier l’influence qu’ont eue sur moi les penseurs libertariens et l’école autrichienne d’économie — Ludwig von Mises, Friedrich Hayek — dans leur critique de la monnaie fiduciaire, de l’inflation et de l’interventionnisme monétaire.
Ils ont apporté des outils conceptuels puissants pour comprendre la fragilité intrinsèque des systèmes monétaires fondés sur la dette.
Mais je ne m’inscris pas pleinement dans cette approche libertarienne.
Ma conviction sur l’or ne repose pas d’abord sur une vision idéologique de l’État ou de la monnaie, mais sur un constat géopolitique majeur : le basculement du centre de gravité du monde.
BRICS, Chine et dédollarisation : le vrai moteur de l’or
Ce qui rend l’or fondamental aujourd’hui, ce n’est pas une peur abstraite de l’inflation, mais l’émergence de la Chine et des BRICS, et la remise en cause progressive — mais irréversible — de l’ordre monétaire dominé par le dollar.
Pendant des décennies, les États-Unis ont bénéficié de ce que le général de Gaulle appelait le « privilège exorbitant » du dollar :
la capacité unique d’émettre la monnaie de réserve mondiale, de financer leurs déficits sans contrainte immédiate, et d’exporter une partie de leurs déséquilibres au reste du monde.
Ce privilège n’est pas éternel.
La montée en puissance de la Chine, la volonté croissante des pays des BRICS de commercer hors dollar, la multiplication des sanctions financières comme outil géopolitique, et l’accumulation massive d’or par de nombreuses banques centrales non occidentales traduisent une réalité simple : la confiance dans le dollar comme pilier neutre du système mondial s’érode.
Dans ce contexte, l’or n’est pas une relique.
Il redevient ce qu’il a toujours été dans l’histoire : un actif de règlement ultime entre puissances qui ne se font plus totalement confiance.
29 janvier : narratif politique ou mécanique financière ?
La chute des métaux précieux du 29 janvier a été immédiatement expliquée par un récit commode : les spéculations autour du choix du nouveau président de la Réserve fédérale américaine et l’anticipation d’un durcissement monétaire.
Ce narratif, largement repris, m’apparaît superficiel, voire trompeur.
L’ampleur et la brutalité du mouvement suggèrent bien davantage des appels de marge massifs, liés à des ajustements des règles de couverture sur les marchés à terme, relayés par les grandes banques et les chambres de compensation.
Autrement dit : des ventes forcées, techniques, auto-entretenues — un phénomène bien connu sur les marchés des métaux précieux « papier ».
Ces épisodes rappellent une vérité souvent occultée : le prix de l’or à court terme est un prix financier, soumis aux contraintes de liquidité, bien plus qu’un reflet immédiat de sa fonction monétaire de long terme.
Volatilité de l’or, fragilité du dollar
D’un point de vue braudélien, la baisse du 29 janvier relève du bruit de surface.
D’un point de vue géopolitique, elle ne fait que confirmer la tension croissante entre un système monétaire hérité du XXᵉ siècle et un monde multipolaire en gestation.
La hausse de l’or observée ces dernières années ne doit pas être interprétée comme un simple mouvement spéculatif. Elle est le thermomètre discret de la fragilisation du privilège du dollar.
Les transitions monétaires majeures dans l’histoire ont toujours été longues, chaotiques et marquées par une forte volatilité.
Conclusion : l’or comme symptôme historique, pas comme dogme
Mon intérêt pour l’or n’est ni idéologique, ni dogmatique.
Il est le produit d’une lecture croisée de l’histoire, de l’économie et de la géopolitique, nourrie par Braudel, Todd, mais aussi par les critiques monétaires de l’école autrichienne — sans jamais se réduire à l’une de ces écoles.
La chute du 29 janvier n’invalide rien.
Elle rappelle simplement que les marchés confondent souvent récit et réalité, et que les véritables ruptures historiques se manifestent rarement de manière linéaire.
La fin du privilège exorbitant du dollar ne sera ni annoncée officiellement, ni immédiate.
Mais la trajectoire est engagée.
Et l’or, qu’on le veuille ou non, en est l’un des révélateurs les plus anciens — et les plus persistants.
Dans un prochain post, je rappelerai également en quoi Braudel a expliqué comment la manipulation de la monnaie est un phénomène utilisé par les états de tous temps.






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